Demi-deuil

Certains portent une petite robe de fête pour deux jours de vol dans le joyeux désordre des friches

Il vivra peu, deux ou trois jours peut-être, le demi-deuil, ce superbe lépidoptère qui ne sait rien sur demain, les conventions, les couleurs de la mort.  
Demi-deuil: deuil moins sévère que le grand deuil et pendant lequel il est admis de porter des vêtements combinant le noir, le blanc, le gris et le violet, au lieu du seul noir. 
Le dictionnaire a parlé mais le demi-deuil n'en a cure. Il papillonne, vit ses trois jours d'ivresse à tournoyer de colchique en campanule, de campanule en renoncule, de renoncule en ancolie. Il évitera la gueule du chat, le filet du chasseur, le nuage de Roundup sur le liseron capricieux. Lundi je nais, mercredi je meurs, tout simplement. Imaginez la même durée de vol chez un humain. Préparer le deuil avant de vivre! 
Les oiseaux aussi ont leurs endeuillés. Le bulbul demi-deuil. La nette demi-deuil. Le traquet deuil.
Mais qu'ont-ils donc ces visionnaires déprimés pour donner de mortels sobriquets à toutes ces créatures célestes?
                                                                                                 
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Procession

Leur cortège s'étire et se rétracte entre les séquoias du grand parc, glisse tel un boa constrictor, traverse les allées où poussent chronologiquement alignées les résidences les moins attrayantes de la ville. Certains pensent reconnaître un carré fleuri, un nom, une azalée défraîchie, un élément d'architecture désespérément banal qu'un angelot fatigué ne parvient pas à alléger. En passant devant les trépassés des années septante, Marie sait qu'elle croisera la mémoire minérale de l'Oncle Norbert et celle de sa femme à peine plus loin. Cette liturgie pédestre l'angoisse chaque fois qu'elle se renouvelle, c'est-à-dire de plus en plus souvent, puisqu'elle atteindra elle aussi tôt ou tard l'âge de figurer sur la liste des prétendants à cette installation définitive. Marie suit le mouvement le cœur noué, inquiète de retrouver le petit rosier de vingt ans qui pousse sur les cendres de sa mère. Comme elle aimerait la revoir debout ce matin-là, partir à sa rencontre, lui dire qu'elle a fait un horrible cauchemar et qu'elle l'accompagnerait bien au café du coin pour boire un petit remontant.
Une fourmi rouge fait son chemin entre le O et le N de résurrection. Arrivée sur le E en fin de vie, elle s'arrête et considère le passage étroit entre les lettres géantes. Elle ne se demande pas pourquoi elle est là, à cette minute même où passe l'interminable procession dont Marie suit le mouvement religieusement, pour ne froisser personne. La petite bestiole ne se demande pas non plus si sa courte existence s'arrêtera bientôt, après la longue descente qui la conduira au pied de la croix provisoire, bien plus belle que la pierre de granit qui lui succédera. Peut-être qu'elle s'est perdue, qu'elle cherche à rejoindre un autre cortège, une congénère parmi les quelque dix millions de milliards vivant en colonies. Personne n'entend qu'elle stridule, ivre de vivre une heure ou deux seulement. Chaque jour passent quelques nouveaux cortèges conduits par des corbillards aussi lustrés que les pompes d'un artiste de music-hall. Marie voudrait ressusciter sa deux-chevaux rouge pétant pour son dernier voyage. Cette chignole branlante lui donna longtemps l'impression de traverser le monde quand elle faisait Bruxelles-Ostende retour en une journée. Les brimbalements du couffin cherchant son équilibre sur le plancher instable pimentaient ses déplacements. Rouge feu, rouge sang, rouge passion, écarlate, pivoine ou coquelicot, son corbillard sera rouge. Soyons fous, se dit-elle, puisque je pars rejoindre ceux qui festoient autour d'un céleste banquet.
La fourmi, après une longue vie de deux jours, marche sur la route goudronnée du grand cimetière, avance, recule, hésite, à gauche, à droite, tourne sur elle-même, recule encore. Les fourmis n'avancent pas droit comme les corbillards. Puis la trotteuse rouge s'arrête devant la parcelle numéro deux cent cinquante-six et meurt tranquillement dans le rosier de vingt ans.



Trotte-menu

Dès l'automne, quand le gendarme s'éclipse et que la feuille s'embrase, elle musarde encore dans la brume
Elle butine à tous les soleils qui poussent dans son pré et font des vagues au plus chaud de l'été. Elle trottine comme la souris verte qui courait dans l'herbe, farfouille la terre, cherche le grillon dans le chiendent, cultive le gingembre et le safran pour les menus plaisirs. Depuis peu, un gros bourdon s'applique à faire des huit et des zéros autour de sa tête enneigée pour entraîner son âme à l'éternité. Par un après-midi bien arrosé, le bougre d'insecte qui s'est peut-être un peu lâché dans les vignes du Seigneur joue de son dard sur la vieille affectée par tant de pugnacité. Il n'y a pas que des anges au royaume des cieux. Certains attaquent de jour. D'autres, moins courageux, attendent la nuit pour pomper dans la veine. Ils se cachent dans la fissure du mur, guettent le moment où ils piqueront la peau de pêche dans le berceau, les corps voluptueux dans l'alcôve ou le vieux cuir un peu fripé sur le matelas fatigué. Alors on sort l'onguent, la prise assassine, la citronnelle artificielle et le tour semble joué. Pour une nuit tout au plus, car d'autres freluquets reviendront. On ne se décourage pas vite au royaume des moustiques. Mais trotte-menu se refuse à la vengeance. Le comptage matinal des boutons, les maudites démangeaisons et les mises en garde avisées n'y peuvent rien. Elle continue de fureter dans le buisson tout grouillant de tiques et de microscopiques marteaux-piqueurs. Sans vaccin, sans masque grand-guignolesque, sans tenue de cosmonaute, elle vit toujours, la trotte-menu aux  nonante printemps.




Ivresse horticole


                                                
                                                                  Si l'homme savait ce qui se joue 
                                                                  dans l'herbe folle de son jardin,
                                                                  les orgies de punaises pyjama,
                                                                  les amours de gendarmes,
                                                                  les sauteries de sauterelles,
                                                                  les frotti-frotta sous la feuille,
                                                                  il éviterait de faucher sa prairie.



Taille de guêpe


Il faut un œil de lynx pour suivre la trace infime d'un moucheron. Une bonne ouïe ne sert à rien, l'animalcule ne vrombit pas comme son cousin suceur de sang. A moins que le gobe-mouche ne vienne à passer, ils sont des milliards et des milliards à s'installer dans le terreau de vos rosiers. Voilà soudain votre jardin tout saupoudré de flocons blancs comme si l'été avait assez duré. Qu'ils vous chatouillent ou qu'ils titillent vos naseaux trop susceptibles, de grâce, n'entrez pas en guerre pour autant. Pensez à votre dérangement si ces modestes gabarits avaient une taille de guêpe.



Cafard

Il créa aussi le gendarme, appelé suisse, qui se multiplia comme tous les autres


Le cinquième jour,
Dieu créa le somptueux lion,
la gracieuse gazelle
et la fourmi besogneuse.
Le même jour, il créa encore le faucheux,
le bousier, le nécrophore fossoyeur,
le bâton du diable et le cafard,
qui devaient se reproduire en grand nombre.
Il y eut un soir, il y eut un matin,
Dieu dit que tout cela était bon.
On a tendance à l'oublier.







Mon cousin lépidoptérophile


Il capture. Il classe. Il collectionne. Il crucifie un spécimen de chaque espèce au fond d'une boîte à cigares. Puis il aligne le résultat de ses crimes sur les plateaux bien lisses d'une commode suédoise. De tous les bipèdes qui franchissent le seuil de sa maison, il en est peu pour partager une si coupable passion. Bien élevés, ils saluent sa patience quand il écartèle les ailes d'un azuré céleste chloroformé. Il pourrait collectionner des boutons, des crânes, des babioles inutiles, mais il ne trouve aucun intérêt à ces reliques inanimées. Fêtards, lève-tôt, diurnes ou nocturnes, tous finissent leur courte existence au fond d'un filet soigneusement confectionné. Un bon crime se prépare avec minutie. 
J'ai la faiblesse de m'effondrer à la vue d'une mouche agonisant sur une tache de miel. Je décide donc de me soigner en suivant mon cousin germain. Dans les taillis, les ronces, par-dessus les barbelés, on s'écorche pour un vulcain. On tutoie l'ennui avant de voir enfin passer la petite tortue qui de toute façon échappera à la prise. Dès l'aurore, il pense à cette espèce manquant encore à sa somptueuse collection. Les thorax de splendides apollons sont épinglés, alignés dans  de minuscules cercueils de carton. Fort heureusement, mon cousin n'a aucun lien de parenté avec les arroseurs compulsifs pressés d'en finir avec la racaille horticole. J'imagine le désastre s'il fallait aménager des cimetières pour tous les lilliputiens imprudents massacrés en une minute de bombardement insecticide. Méditant cette abracadabrante hypothèse, je décide de m'informer sur la disparition annoncée de milliers d'hexapodes. Le nombre de sépultures à prévoir est immense. Que deviendrions-nous sans le robert-le-diable, la rosalie des Alpes et le petit sylvain, ivre de chèvrefeuille? Quel désastre si les mantes qui prient dans la friche se taisaient définitivement!
Un jour, il me présente avec admiration une belle-dame affalée de toutes ses ailes sur le fond ouaté d'un bocal coupablement transparent. Le choc est frontal, total, fatal. Une des deux antennes vibre imperceptiblement et l'abdomen, secoué par quelques minuscules soubresauts, montre encore des signes de vie. Pensant à l'agonie de la dame, je décide de ne plus toucher à une seule aile du plus petit spécimen terrestre. Je n'effleurerai plus la moindre patte de toutes les bestioles colonisant mon jardin, ma soupe, ma tête. Dorénavant, je dessinerai la petite musique du ciel et mettrai autant de zèle à suivre les flux migratoires qu'en déploie mon cousin à rassembler ses petits cadavres.

Cantatilles de coccinelles, dièzes piqués de moustiques. Je brode quelques fioritures d'abeilles, enlumine une burlesca pour un flambé. Une goutte d'encre tombe sur la page, glissando de plume, un moiré s'élance. Quelques dissonances, une échappée et des nuées de soucis plongent dans le ciel. Il faudra des litres de bleu, de rouge et de noir pour esquisser la cartographie de milliards d'individus fendant l'air.

La nuit suivante, dans mon sommeil embroussaillé, un cousin s'envole avec une belle-dame ressuscitée.


Haute couture


On serait bien inspiré de suivre à la trace les petits locataires des buissons. Ces lilliputiens ont toutes sortes d'astuces pour déjouer les projets machiavéliques de leurs prédateurs et pour attirer leur belle dans la divine charmille. Feuilles géantes, desséchées, trouées, attributs branchus, rien n'est trop extravagant dans leur garde-robe végétale. Certains s'enflamment pour une petite robe rouge de tomate Cœur de bœuf. D'autres enfilent la guenille toute fripée d'une écorce de chêne. Ces Coco Chanel en herbe jonglent avec les formes et les couleurs, à rendre jaloux les meilleurs stylistes de la planète.
Quelques coups de mandibules, un peu de glu, trois fois rien suffit à transformer la jungle buissonnière en un singulier musée imaginaire. On peut le visiter dès l'aube et jusqu'à point d'heure.


Liste rouge

Deux demoiselles en état de grâce

Qui a vraiment peur de voir s'effacer à jamais la mémoire du ptérostique charbonnier? Quel promeneur dominical se demande avec angoisse s'il croisera bientôt le dernier calosome à points d'or de l'humanité? Qui a perdu le sommeil en songeant à la disparition imminente de l'agrion mignon et du conocéphale gracieux? Et les coccinelles, petits bijoux écarlates à deux, cinq, sept, dix et jusqu'à vingt-quatre points pour les plus chanceuses, quand rendront-elles les armes avec cétoines et autres carabes? 
Peut-être ne restera-t-il plus un jour que quelques naturalistes fiévreux pour se lamenter.  Certains soirs, je me sens comme un poids lourd bloqué à la frontière à cause de son chargement. Fatiguée de m'inquiéter pour la planète, je décide que demain, je reprendrai ma course neuronale dès que j'aurai croisé la première demoiselle de la journée.



Bain de sauce



biodiversité mouche

"Une mouche tomba dans une marmite de viande. Sur le point de mourir noyée dans la sauce, elle se dit: « Eh bien, maintenant que j'ai mangé, bu et pris un bain, que m'importe de mourir? » On supporte facilement la mort quand on n'y attache pas de sombres pensées."

J'ai rêvé que la mouche d'Ésope batifolait sur l'Olympe. Le renard sans queue, les chiennes affamées, la biche borgne, le moustique et le taureau, tous ces vieux bougres étaient ressuscités. Mais j'ai aussi reconnu dans mes songes le vieux sage grec. Il s'entretenait avec maître La Fontaine. Sur un nuage haut perché, ils échangeaient quelques propos animaliers, inventaient de nouvelles fables sur le monde comme il va, la terre qui tourne rond ou pas. Au point du jour, j'ai réveillé corneilles, hirondelles, guêpes et tous les vers de terre.
Puis, j'ai hurlé:
« Ils sont vivants les jongleurs de mots. Ils écrivent encore pour une mouche qui prend son bain dans la sauce. »


 
Cinq cocasseries ont pris le chemin de l'imprimerie, vers un atelier typographique bourdonnant et crépitant à Vevey (Suisse). Les vieilles Heidelberg de Jean-Renaud Dagon ne cachent-elles pas dans leurs entrailles des nuées de criquets et de grillons affamés d'encre fraîche? L'album sorti des mains de l'artisan comprend cinq cahiers rassemblés dans une couverture rouge à rabats. Tous les textes ont été typographiés. Des pages d'encres imprimées numériquement sur calques enchâssent le travail d'écriture. La transparence de ces derniers invite à un jeu de cache-cache entre la lettre et le dessin.


                
                  Mes remerciements vont:

à Jean-Renaud, pour la qualité de son travail, 
à Siméon, pour son aide informatique,
à Olivier, Philippe, Jean-Baptiste, Claire-May, pour leur relecture,

et à toutes les espèces qui se sont prêtées au jeu de la facétie:
végétaux: azalée, chiendent, coquelicot, cornouiller, églantier, gingembre, orchidée, pivoine, pommes de terre Amandine et Charlotte, pomme, rosier, rose trémière, safran, scorsonère, séquoia, tomate, topinambour; mollusques et crustacés: cloporte, couteau de mer, crabe violoniste; reptiles et vers: anaconda, boa constrictor, caméléon, lombric; insectes et arachnides: abeille, agrion mignon, apollon, azuré bleu céleste, bâton du diable, belle-dame, bombyx des buissons, bourdon, bousier, cafard ou blatte, calosome à points d'or, carabe, cétoine, cloporte, coccinelle, conocéphale gracieux, crache-sang, criquet pélerin, demi-deuil, doryphore, faucheux, flambé, fourmi, gendarme, grillon, guêpe, luciole, machaon, mante religieuse, moiré, mouche, moucheron, moustique, mygale, nécrophore fossoyeur, petite tortue, petit sylvain, pou, puceron, ptérostique charbonnier, puceron, punaise arlequin ou pyjama, punaise des bois, punaise des lits, robert-le-diable, rosalie des Alpes, sangsue, satyre, sauterelle, souci, teigne, tipule, tique, veuve noire, vulcain, zygène de la bruyère; oiseaux: aigle royal, barge, bulbul demi-deuil, chouette effraie, corneille, fou, hirondelle, nette demi-deuil, nicobar à camail, oedicnème bridé, oie, pigeon, pie, rouge-gorge, traquet deuil; mammifères: biche, brebis, caribou, chat, chien, escargot, gazelle, hérisson, lapin, lion, loutre, lynx, ours blanc, phoque barbu, renard, singe, souris, taureau, vache.