Il capture. Il classe. Il collectionne. Il crucifie un spécimen de chaque espèce au fond d'une boîte à cigares. Puis il aligne le résultat de ses crimes sur les plateaux bien lisses d'une commode suédoise. De tous les bipèdes qui franchissent le seuil de sa maison, il en est peu pour partager une si coupable passion. Bien élevés, ils saluent sa patience quand il écartèle les ailes d'un azuré céleste chloroformé. Il pourrait collectionner des boutons, des crânes, des babioles inutiles, mais il ne trouve aucun intérêt à ces reliques inanimées. Fêtards, lève-tôt, diurnes ou nocturnes, tous finissent leur courte existence au fond d'un filet soigneusement confectionné. Un bon crime se prépare avec minutie.J'ai la faiblesse de m'effondrer à la vue d'une mouche agonisant sur une tache de miel. Je décide donc de me soigner en suivant mon cousin germain. Dans les taillis, les ronces, par-dessus les barbelés, on s'écorche pour un vulcain. On tutoie l'ennui avant de voir enfin passer la petite tortue qui de toute façon échappera à la prise. Dès l'aurore, il pense à cette espèce manquant encore à sa somptueuse collection. Les thorax de splendides apollons sont épinglés, alignés dans de minuscules cercueils de carton. Fort heureusement, mon cousin n'a aucun lien de parenté avec les arroseurs compulsifs pressés d'en finir avec la racaille horticole. J'imagine le désastre s'il fallait aménager des cimetières pour tous les lilliputiens imprudents massacrés en une minute de bombardement insecticide. Méditant cette abracadabrante hypothèse, je décide de m'informer sur la disparition annoncée de milliers d'hexapodes. Le nombre de sépultures à prévoir est immense. Que deviendrions-nous sans le robert-le-diable, la rosalie des Alpes et le petit sylvain, ivre de chèvrefeuille? Quel désastre si les mantes qui prient dans la friche se taisaient définitivement!Un jour, il me présente avec admiration une belle-dame affalée de toutes ses ailes sur le fond ouaté d'un bocal coupablement transparent. Le choc est frontal, total, fatal. Une des deux antennes vibre imperceptiblement et l'abdomen, secoué par quelques minuscules soubresauts, montre encore des signes de vie. Pensant à l'agonie de la dame, je décide de ne plus toucher à une seule aile du plus petit spécimen terrestre. Je n'effleurerai plus la moindre patte de toutes les bestioles colonisant mon jardin, ma soupe, ma tête. Dorénavant, je dessinerai la petite musique du ciel et mettrai autant de zèle à suivre les flux migratoires qu'en déploie mon cousin à rassembler ses petits cadavres.
Cantatilles de coccinelles, dièzes piqués de moustiques. Je brode quelques fioritures d'abeilles, enlumine une burlesca pour un flambé. Une goutte d'encre tombe sur la page, glissando de plume, un moiré s'élance. Quelques dissonances, une échappée et des nuées de soucis plongent dans le ciel. Il faudra des litres de bleu, de rouge et de noir pour esquisser la cartographie de milliards d'individus fendant l'air.
La nuit suivante, dans mon sommeil embroussaillé, un cousin s'envole avec une belle-dame ressuscitée.
Dessins / encres / estampes / et autres facéties graphiques de Ariane Blanc-Quenon©
