Trotte-menu

Dès l'automne, quand le gendarme s'éclipse et que la feuille s'embrase, elle musarde encore dans la brume
Elle butine à tous les soleils qui poussent dans son pré et font des vagues au plus chaud de l'été. Elle trottine comme la souris verte qui courait dans l'herbe, farfouille la terre, cherche le grillon dans le chiendent, cultive le gingembre et le safran pour les menus plaisirs. Depuis peu, un gros bourdon s'applique à faire des huit et des zéros autour de sa tête enneigée pour entraîner son âme à l'éternité. Par un après-midi bien arrosé, le bougre d'insecte qui s'est peut-être un peu lâché dans les vignes du Seigneur joue de son dard sur la vieille affectée par tant de pugnacité. Il n'y a pas que des anges au royaume des cieux. Certains attaquent de jour. D'autres, moins courageux, attendent la nuit pour pomper dans la veine. Ils se cachent dans la fissure du mur, guettent le moment où ils piqueront la peau de pêche dans le berceau, les corps voluptueux dans l'alcôve ou le vieux cuir un peu fripé sur le matelas fatigué. Alors on sort l'onguent, la prise assassine, la citronnelle artificielle et le tour semble joué. Pour une nuit tout au plus, car d'autres freluquets reviendront. On ne se décourage pas vite au royaume des moustiques. Mais trotte-menu se refuse à la vengeance. Le comptage matinal des boutons, les maudites démangeaisons et les mises en garde avisées n'y peuvent rien. Elle continue de fureter dans le buisson tout grouillant de tiques et de microscopiques marteaux-piqueurs. Sans vaccin, sans masque grand-guignolesque, sans tenue de cosmonaute, elle vit toujours, la trotte-menu aux  nonante printemps.