Procession

Leur cortège s'étire et se rétracte entre les séquoias du grand parc, glisse tel un boa constrictor, traverse les allées où poussent chronologiquement alignées les résidences les moins attrayantes de la ville. Certains pensent reconnaître un carré fleuri, un nom, une azalée défraîchie, un élément d'architecture désespérément banal qu'un angelot fatigué ne parvient pas à alléger. En passant devant les trépassés des années septante, Marie sait qu'elle croisera la mémoire minérale de l'Oncle Norbert et celle de sa femme à peine plus loin. Cette liturgie pédestre l'angoisse chaque fois qu'elle se renouvelle, c'est-à-dire de plus en plus souvent, puisqu'elle atteindra elle aussi tôt ou tard l'âge de figurer sur la liste des prétendants à cette installation définitive. Marie suit le mouvement le cœur noué, inquiète de retrouver le petit rosier de vingt ans qui pousse sur les cendres de sa mère. Comme elle aimerait la revoir debout ce matin-là, partir à sa rencontre, lui dire qu'elle a fait un horrible cauchemar et qu'elle l'accompagnerait bien au café du coin pour boire un petit remontant.
Une fourmi rouge fait son chemin entre le O et le N de résurrection. Arrivée sur le E en fin de vie, elle s'arrête et considère le passage étroit entre les lettres géantes. Elle ne se demande pas pourquoi elle est là, à cette minute même où passe l'interminable procession dont Marie suit le mouvement religieusement, pour ne froisser personne. La petite bestiole ne se demande pas non plus si sa courte existence s'arrêtera bientôt, après la longue descente qui la conduira au pied de la croix provisoire, bien plus belle que la pierre de granit qui lui succédera. Peut-être qu'elle s'est perdue, qu'elle cherche à rejoindre un autre cortège, une congénère parmi les quelque dix millions de milliards vivant en colonies. Personne n'entend qu'elle stridule, ivre de vivre une heure ou deux seulement. Chaque jour passent quelques nouveaux cortèges conduits par des corbillards aussi lustrés que les pompes d'un artiste de music-hall. Marie voudrait ressusciter sa deux-chevaux rouge pétant pour son dernier voyage. Cette chignole branlante lui donna longtemps l'impression de traverser le monde quand elle faisait Bruxelles-Ostende retour en une journée. Les brimbalements du couffin cherchant son équilibre sur le plancher instable pimentaient ses déplacements. Rouge feu, rouge sang, rouge passion, écarlate, pivoine ou coquelicot, son corbillard sera rouge. Soyons fous, se dit-elle, puisque je pars rejoindre ceux qui festoient autour d'un céleste banquet.
La fourmi, après une longue vie de deux jours, marche sur la route goudronnée du grand cimetière, avance, recule, hésite, à gauche, à droite, tourne sur elle-même, recule encore. Les fourmis n'avancent pas droit comme les corbillards. Puis la trotteuse rouge s'arrête devant la parcelle numéro deux cent cinquante-six et meurt tranquillement dans le rosier de vingt ans.