Sacré doryphore

Paradis potager pour le doryphore fou d'Amandine et de Charlotte.
Une journée pour la courtoisie au volant, une autre pour les gauchers, rien n'était trop anodin. Lors de la journée mondiale du tricot, on se levait en pensant maille à l'endroit et on se couchait en célébrant l'irrésistible maille à l'envers. La liturgie ne devait en aucun cas dépasser vingt-quatre heures. A peine avait-on abordé l'introït que le bénédictus nous renvoyait vers la sortie de ce vertueux rendez-vous commémoratif. Pour philosopher sur l'eau douce, la paix et la tolérance, on ajouta trois cent soixante-quatre jours supplémentaires. Après les réfugiés, le racisme, les sans-abri, l'homme, qui sentit le besoin de passer à des préoccupations plus légères, déclara solennellement ouverte l'année de la pomme de terre. L'occasion était toute trouvée de réhabiliter le petit joyau de la nature honni des cultivateurs du célèbre rhizome. J'avais de tout temps manifesté ma sympathie envers les nuisibles et autres parias de la société. Pigeons, blattes, pucerons, punaises, parasites ou maraudeurs, tous profitaient de mes faveurs domestiques tandis que leur grande majorité tentait vainement d'échapper aux assassinats planétaires. Il m'arrivait d'en cacher des centaines dans ma cave, incapable de prendre la juste mesure des peines que j'encourais si on venait à découvrir ces activités clandestines. J'imaginai la terre entière couverte de belles Amandine et de Charlotte pulpeuses pour satisfaire les besoins du petit coléoptère. J'inventai des paradis potagers. Bien sûr, les amateurs de gratins dauphinois manifestèrent de l'agacement à subir les effets d'une colonisation aussi sauvage. Pour eux, l'insecte aux élytres rayés de noir et de jaune devait finir sa vie au bagne. J'introduisis une famille, puis deux, puis des générations entières de doryphores et l'année mondiale de la patate s'acheva dans une pagaille que je savourai avec délectation.Je savais mes rêves futurs condamnés à mourir. Après le chaos Parmentier, jamais on ne porterait la moindre attention au lombric du fumier ni au vulgaire chiendent des prés. Nous aimons trop nos terres bien ordonnées et nos vergers chargés de pommes ripolinées au rutilant vermillon, même si tôt ou tard, certaines d'entre elles chuteront lamentablement dans l'herbe mouillée de l'automne.
J'ai écrit à la très digne Organisation des Nations Unies pour proposer une année internationale consacrée au doryphore, après celle qui honora la biodiversité. Mais la bestiole, qui ne figure sur aucune liste sérieuse, n'a  guère retenu l'attention des élus planétaires.